EXCUSEZ-MOI, nouvelle écrite en souvenir d’une amie qui a décidé de chevaucher l’abime avant l’heure.
SONGES MAYENNAIS, nouvelle sur l’abbaye de Clermont
MEMOIRES D’UN POSTIER, souvenirs d’une carrière à Paris
LA RONDE DU TEMPS, un hommage à nos défunts
LES AULNES, une histoire d’amour en temps de guerre
LE GRISARD, nouvelle bretonne
UN AUTRE MONDE, hommage à un être disparu trop rapidement
UNE HISTOIRE D’AMOUR, ou le secret d’une histoire d’amour, poème acrostiche Premier Prix de Littérature pendant la semaine de la francophonie en 2016 lors de la Bataille des Dix mots.

EXCUSEZ-MOI
Je suis Elsa H. et je vais chevaucher l’abîme.
En ce royaume de perdition où plus rien ne compte, où les ténèbres règnent jusqu’à l’étouffement, je vais m’y fracasser comme la vague ruisselante s’écrase sur le rocher de l’indifférence.
Je sais que tout cela est inconvenant, qu’il ne faut pas envisager le pire, qu’il est détestable de s’approprier le temps et le moment du départ.
Mais je n’en peux plus.
Je suis à bout…
1
Je suis à bout, aux extrêmes d’une fatigue qui m’épuise et me taraude.
Car je ne saurais imaginer l’avenir sans me compromettre.
Je n’y arrive plus, plus à joindre les deux bouts, à faire face aux échéances des traites à payer.
On me dit riche avec l’hôtel particulier boulevard Guist’hau, l’appartement que je loue à un ami et la propriété en bord de mer à Quimiac.
Mais qu’en savent-ils, tous ceux qui me jugent ?
Comment pourraient-ils savoir que tout part en ruine, les tuyauteries qui fuient, le toit où la pluie ruisselle, les fissures qui craquellent les murs ?
Mais, surtout, il y a maman.
Maman est devenue ingérable, violente et amère, insultante et intenable.
Elle est un monstre de froideur et de rage, de colère et de pleurs.
J’aime maman, car c’est ma mère, mais comment exprimer mes doutes quand tout part en vrille autour de moi.
J’ai l’impression d’être une feuille que l’on s’apprête à déchirer, une feuille que l’on froisse entre ses mains sans prendre soin d’elle, une feuille qui lutte contre le vent pour ne pas être emportée.
Comment me sortir de là, de ce puits sans fonds où je m’enfonce et où je crains d’être ensevelie à jamais ?
La honte et le désespoir me guettent, car bientôt, je n’aurai plus la force de conserver l’héritage de mes aïeux.
Vendre serait une solution, mais maman refuse.
Elle ne veut pas se départir de ce qui a été la fierté des H.
Mais cette fierté de pierre, née de la pierre des carrières qui a fait la fortune de la famille, se fissure. Et pourtant, tout vient de là, du schiste de Nozay et du grès armoricain, des phtanites de la région de Piriac et du calcaire pour la fabrication de la chaux.
Avec la pierre, on fait des routes et on construit des maisons.
À une certaine époque, la famille était puissante, mais que reste-t-il de cette opulence, sinon des ruines dans mon cœur et des états d’âme aussi mortifères que stériles ?
Tenir son rang est souvent le leitmotiv, conserver l’héritage, le perpétuer, mais au moment où je murmure dans mon coin les prières éteintes de mes aïeux, je n’ai pour cette alternative aucun soutien pour m’y tenir.
Je ne sais comment m’y prendre pour faire face aux travaux.
Il faut vendre, c’est la seule solution, vendre à un promoteur l’hôtel particulier qui me coûte des sommes folles et la propriété à Quimiac dont la mer taraude la falaise.
Vendre…
Mais maman refuse de négocier, elle s’accroche mordicus à ce qui a fait la splendeur des H.
Elle ne comprend pas que tout s’étiole, que ce ne sont que des pierres usées, un peu trop de vanité, d’orgueil dont je ne puis gérer les fonds perdus.
Usées et perdues comme je le suis en me retournant sur le passé.
Mon passé…
Un passé stérile où j’ai sacrifié ma vie sentimentale et mes amours de jeunesse.
À cinquante ans, je suis une vieille fille aux cheveux déjà blancs et au cœur fané.
Ma peau se flétrit et mes sens s’amoindrissent.
Comment pourrais-je continuer à vivre alors que tout s’échappe en moi, l’énergie et la volonté.
Et pourtant, j’ai lutté.
Mais je n’en puis plus.
Quelle solution à mon désarroi et à ma détresse ?
Je n’en ai aucune, sinon peut-être, celle la plus inéluctable, la plus irréversible.
Une libération dont je ne saurai quantifier le danger et à laquelle je m’accroche comme un dernier recours.
Je peux me donner cette chance d’en finir enfin, mais quel gâchis.
Le goût de ce fruit défendu me sera amer, comme l’amande, cette même amande dont la toxicité n’est plus à démontrer.
Tout abandonner, lâcher du lest, me résoudre à l’infini.
2
J’aspire à n’être plus rien, qu’une particule élémentaire balayée par les vents, mon corps réduit en cendres.
Je veux m’abandonner dans les limbes et les ténèbres, fuir loin de ma tourmente et me reposer enfin, sans avoir à me retourner pour afficher mes sourires et faire comme si de rien n’était.
Je désire oublier maman et rejoindre Grand-Père, m’échapper et chevaucher l’abîme sur ces coursiers ailés qui vont de nuage en nuage éparpiller la pluie de leur colère.
Depuis quelque temps, je rêve beaucoup, même si le sommeil me manque. Je rêve de sorcières qui me balancent dans le vide de falaises sans fond, je songe à des monstres qui me happent et me dépècent vivante, je rêve et j’ai peur de ces rêves qui me taraudent alors que la présence de maman devient pour moi un cauchemar.
Elle hurle et trépigne comme les personnages peu recommandables qui hantent mes nuits.
Je suis lasse, lasse d’entendre ses cris, ses plaintes, ses colères, ses caprices. Lasse de ne pouvoir exprimer ma fatigue dans une pièce de la maison, sans avoir à me cacher.
« Et le chien, où est-il ? »
Mais on s’en fiche du chien. Elle n’a que ce mot à la bouche, « le chien ».
Et moi, que suis-je alors que je perds pied et m’enlise dans une boue infâme, faite des regrets et des rancœurs d’une vie ratée.
Ratées, mes amours passées. Ratée, ma vie professionnelle. Ratée, mes ambitions de jeunesse.
Que suis-je donc devenue, sinon un étron que maman voit à peine, alors qu’elle est aveuglée par ses ressentiments contre moi ?
Car elle m’insulte et assassine mes envies, elle me bat, me harcèle et fustige mes paroles.
Je n’ai que du repos dans le silence de son sommeil ou l’assoupissement de sa rancune.
Et c’est à ces moments de répit que je pense à l’avenir, un futur aussi sombre que l’opacité de mes nuits.
Je n’ai aucune échappatoire et ma tête va se fracasser contre le mur de son incompréhension quand je lui dirai que je veux partir.
En finir, mais comment imaginer que je puisse quitter le navire sans qu’elle s’en aperçoive, ce bateau ivre balloté par les flots ?
J’ai des doutes effroyables où plus rien n’a de sens, où tout m’échappe. Pourtant, il faut que je me ressaisisse, je ne peux pas me laisser aller, je ne peux pas abandonner. Grand-Père ne l’accepterait pas.
Lui, c’était la figure de proue, le capitaine au long cours qui ne se formalisait pas des tempêtes et avançait coûte que coûte au milieu de l’adversité. Il m’avait transmis la gloire des H. qui à une époque lointaine, avait rivalisé avec les plus grandes familles de Nantes.
Mais qu’en est-il, maintenant ? Que reste-t-il, sinon des vestiges de notre passé, un hôtel particulier tombant en ruines, une villa en bord de mer, menacée par les flots et dont la propriété, autrefois opulente avec la piscine, le sanatorium et le court de tennis, n’est plus que l’ombre d’elle-même dans les amas des ronces et les branches dénudées des arbres.
Je ne peux plus entretenir ce qui a fait la fierté des H.
3
J’ai peur de perdre le contrôle alors que je sais que tout reste à faire. J’ai peur de céder à ces appels du néant, à ces sentiments diffus où l’abandon serait roi.
Et la tentation devient grande de prendre ces barbituriques dont je connais la dangerosité avec un mélange dosé d’alcool. Je peux en finir rapidement, mais une question se pose et me turlupine : que se passerait-il pour maman ?
J’ai peur de céder à une fatigue de l’âme qui peut briser tous les efforts réalisés jusque là. Mais quels résultats, après tout ? Quels résultats quand tout prend l’eau, qu’il faut écoper à grands seaux d’eau et éviter que la famille ne fasse naufrage.
La famille H. Mais qu’est-elle devenue ? Maman et moi. Si je pars, elle sera seule. Qui s’occupera d’elle ? Quelques amis ? Notre cousin de Paris ?
Ce serait une charge que je ne peux leur laisser, un poids incommensurable dont ils ne sont pas habilités à s’occuper. Ce poids, je le porte depuis le début, mais après tout, je suis une H. et cela a été mon destin, car née H.
Mais les autres, puis-je leur asséner ce surcroît d’épreuves alors qu’ils ne sont pas de la famille ?
Je doute et j’ai peur, car l’envie me prend souvent de tout quitter avec un mot d’excuse, une lettre d’adieu, quelques mots griffonnés.
Ce serait si simple alors que ne se profile aucune solution.
Ah, en parler à une assistante sociale, à notre médecin, mais Maman ne veut pas aller dans un établissement spécialisé, comme elle ne veut pas d’aides ménagères. Elle refuse avec une fierté déplacée l’aide que je pourrai avoir, elle refuse ce qui pourrait être pour moi un secours, la main tendue.
Et j’ai besoin d’aide, car je ne pourrai plus, bientôt, honorer les factures, les charges de l’irrépressible rouleau compresseur des impôts.
Alors que faire ? Partir, fuir, quitter ce monde ?
Je me surprends parfois à rêver de sommeil sans fin, de léthargie mortifère où le réveil ne serait plus, où l’endormissement prendrait tout son sens, mais j’ai peur aussi de ne plus entendre le roucoulement de la tourterelle dans le jardin ou le jappement de ce chien que je déteste.
Ce ne sont que des élans trompeurs où le doute et l’effroi me poussent à l’inaction. Mais je sais que ce n’est que de la lâcheté, la lâcheté face aux compromis, la lâcheté face à une décision qui me hante, celle de partir, de choisir le moment et d’acter ce passage fascinant entre la vie et la mort.
4
Je peux partir, car, si la décision m’emporte dans ces songes interminables où le réveil n’est plus et où seule, l’obscurité règne en maître, je saurai que la vie serait tout autre.
La vie sera la mort, une mort dérobée dans le sommeil grâce aux barbituriques et à cette bouteille de vodka dont je ne connaissais pas la marque.
Je l’ai achetée cette après-midi à la supérette du coin. J’ai d’ailleurs croisé les voisins. Peut-être ont-ils compris ? Quel regard pouvais-je avoir ? Peut-être n’ont-ils rien remarqué, car je sais que c’est moi qui décide le moment où je partirai.
Moi seule en ai le droit et le pouvoir.
Partir et ne plus revenir, ne plus feindre et disparaître. S’oublier dans une nuit qui ne me fait plus peur, car je ne crois en rien et ne me rattache en rien. Une nuit interminable où mon corps sera comme une bulle de savon qui éclatera au-dessus des flots, où il ne restera plus que des mots, des souvenirs, des images.
Maman ne veut pas comprendre. Je l’ai menacée de partir, de tout quitter, mais elle feint l’incompréhension, elle ne voit pas mon désarroi. Au fil de sa vie, ses ennuis n’ont été que des accrocs vite absorbés par la vigilance de Grand-Père, car il étouffait dans l’oeuf les scandales à venir. Il y avait toujours quelqu’un pour arrondir les angles, que ce soit Grand-Père ou moi-même. Ainsi, elle est persuadée que cela ira mieux.
Et je n’ai plus la force d’arranger les choses, je n’en ai plus les moyens, ni financiers ni humains, car cela ne sert plus à rien.
Ce soir, j’ai fait comme tous les soirs. J’ai préparé le dîner et j’ai couché maman. Je guettai en elle le moment où elle me tendrait ses lèvres pour me faire un baiser. Je ne demandais pas grand-chose, une tendresse, un geste, un mot doux, mais elle s’est enlisée dans ses propres mensonges au cœur d’un monde auquel je ne peux prendre part, un monde où le rêve s’entremêle à la réalité par bribes confuses.
Mais rien n’est venu, rien, sinon des mots acerbes, des reproches amers et des élans néfastes.
Alors, ma décision est prise : ce sera ce soir.
Je me suis enfermée dans ma chambre, porte fermée à clé et je me suis assise sur le lit. Je commence à boire, un verre, puis deux. La vodka est infecte, mais elle tourne facilement la tête. J’ai pris un papier et un stylo et, alors que la griserie voile mon regard, j’écris « EXCUSEZ-MOI ». Puis « S’IL VOUS PLAIT, OCCUPEZ-VOUS DE MAMAN. »
Je ne saurais écrire autre chose, car je me sens honteuse de m’abandonner sur ce lisier où végètent amertume et rancœur.
Excusez-moi de ce départ volontaire, excusez-moi pour cette audace que je m’accorde, excusez-moi de rompre l’amarre, excusez-moi de choisir de ne plus vous voir.
J’ai pris les cachets dans une main et le verre d’alcool dans l’autre. La grande maison est silencieuse. J’écoute la nuit. Je regarde le bout de papier et, alors que l’ivresse donne à mon corps une chair de coton, j’avale les barbituriques.
Lentement, je m’allonge sur le lit et j’attends le moment où le pentobarbital fera son effet. C’est un puissant anesthésiant, je n’en aurai pas pour longtemps.
Déjà, mon souffle devient court ou cela n’est-il que l’angoisse de la mort, cet irrépressible sentiment d’affolement face à une échéance dont on ne peut plus reculer la fatalité. Un oiseau de la nuit hulule dans l’arbre gigantesque que Grand-Père a planté quand ils sont arrivés à Nantes. Grand-Père.
Son image vient percuter mes songes, je me souviens des fêtes que l’on donnait boulevard Guisth’au, de la musique des orchestres dans le jardin d’hiver : Bach et les Variations Goldberg, Litz, Satie, Brahms, Strauss…
Je me souviens d’un morceau plus qu’un autre, Sang viennois. Ce tourbillon m’emporte et je vois la belle robe de ma grand-mère tournoyer dans le salon d’apparat au gré d’une valse dont le chatoiement ravit les pupilles. Tout n’est que strass et pétillement, rires et applaudissements. Je suis jeune et maman est belle, gaie et insouciante. Peut-être un peu trop et je ne m’en aperçois pas. Grand-Père me prend par la main et me dit : « Quand je ne serai plus là, il faudra que tu t’occupes de ta mère. » Je n’avais pas compris sur le moment l’importance de ses propos et le piège qui se refermait sur moi.
J’ai un sourire amer en pensant à tout cela.
Excusez-moi.
©2025

NOUVELLE SUR L’ABBAYE DE CLERMONT :
Une nouvelle écrite sur l’Abbaye de Clermont, en Mayenne, découverte lors d’un après-midi de printemps. Sous le charme de ce vénérable monument religieux, j’ai décidé d’écrire un texte sur ce sujet sous forme de conte onirique.
SONGES MAYENNAIS
An 1271 de l’ère chrétienne.
En ce doux printemps d’une année où l’on vit Philippe IV Le Bel devenir roi de France, les ramures des arbres dans l’aube finissante ployaient sous le poids du vent. Loin des ors des palais du Capétien, dans la vallée du Vicoin, se dressait l’architecture austère de l’Abbaye de Clairmont où régnait l’ordre des Cisterciens.
Soixante-troisième « fille » de Clairvaux, l’abbaye avait pris tant d’ampleur depuis sa création en 1152 qu’elle avait fondé une autre abbaye à Fontaine-Daniel, cinquante ans après sa naissance. Et ce n’était pas le jeune novice de quinze ans, Basile qui aurait médit sur ses supérieurs. Il reconnaissait que la vie n’était pas simple, mais l’enfant avait appris à se suffire à lui-même et à goûter aux petits bonheurs de l’existence.
D’ailleurs, il se demandait souvent ce qu’il faisait là. Sans doute, n’aurait-il pas du frapper au lourd vantail de la Porterie, l’entrée principale de l’abbaye, pour demander l’hospitalité alors qu’il était poursuivi par une horde de bandits, des ribaux pour une partie de dés truqués.
La règle de vie cistercienne était rigoureuse et ne permettait aucun écart. Pour les moines, la vie était rythmée par les offices et le travail intellectuel, celui des copistes qui recopiaient les vieux manuscrits de l’Antiquité. N’ayant prononcé ces vœux temporaires, Basile savait échapper aux sept offices quotidiens plus la messe, tout en essayant de ne pas froisser le Père Maître. Celui-ci était chargé de communiquer la sagesse des Pères et de tester sa foi.
Mais Basile avait une préférence pour un vieux moine, le frère Pierre, copiste et enlumineur dans le scriptorium. Le frère Pierre avait une bonhommie certaine et beaucoup d’humour. Grand et maigre, le visage osseux et les sourcils broussailleux, Pierre de Lectoure avait le regard incisif sur la vie quotidienne de l’abbaye, mais n’en faisait part à personne, sinon dans un dialogue étrange où il semblait échanger avec son moi intérieur.
Cela plaisait à Basile qui restait des heures près de lui à le regarder travailler sur les manuscrits des temps anciens devant son meuble de bois, composé d’un banc, d’un pupitre, d’un marchepied et d’un lutrin.
_ Ne reste pas derrière moi, mon fils. N’as-tu rien d’autre à faire ?, disait le frère Pierre lorsqu’il s’apercevait de la présence de l’enfant. Mais il ne le chassait pas, il n’en avait pas le courage, car Basile était différent des autres novices. Ce ne serait pas en lui qu’on chercherait une foi intense, mais plutôt une espièglerie de bon aloi. Et il était si beau, le Basile avec ses traits fins et encore délicats, ses yeux noisettes et son nez aquilin. Une beauté d’ange. Un plaisir des yeux pour l’enlumineur qu’il était.
Tout cela du reste n’était que des constatations solitaires. Le vieux moine ne vivait que dans la prière et les livres. Et depuis qu’il s’était offert des bésicles, sa presbytie en avait été corrigée. Il vivait mieux, tout en n’arrivant pas à soigner son étourderie.
_ Basile, mon fils, j’ai encore oublié mes lunettes. Va les chercher, je t’en prie, que je finisse de recopier ce livre de lois, dit-il en évitant le regard de l’armarius ou du bibliothécaire qui le surveillait. Impossible sans bésicles de préparer le parchemin en traçant des lignes, réserver des marges et des espaces pour les enluminures. Ces peintures avaient vocation à expliquer le texte à celui qui ne savait pas lire, même si les commandes étaient toutes du fait de personnes très riches, seigneurs et importants ecclésiastiques.
Ah, ces livres sur lesquels il avait travaillé, en particulier le second tome de la Poétique d’Aristote, un petit livret sur la construction littéraire des textes poétiques.
_ Allez, va et ne traîne pas en route, je te connais.
Basile quitta le scriptorium dans l’aile du réfectoire des moines et gagna le dortoir où dormait frère Pierre. La règle de vie cistercienne était rigoureuse et austère. Les moines y dormaient, tout habillés, sur de simples paillasses. Près de la couche, il trouva les bésicles, grossièrement taillées dans une monture, constituées de verres enchâssés, mais si utiles aux yeux fatigués du moine. Elles avaient été offertes à frère Pierre par le Père Abbé de l’Abbaye de Chiaravalle à Milan. Objet d’une grande rareté, celui-ci en prenait soin jusqu’à confectionner des étuis de protection qu’il oubliait aux quatre coins du vénérable bâtiment.
L’enfant repartit en courant, mais au lieu de repasser par le même chemin, il sortit sur le terre-plain, car il ne voulait pas croiser un moine qui lui faisait plus ou moins peur, le frère Jean, un escogriffe édenté qui faisait la loi au réfectoire.
Basile contourna le danger, mais au-dehors, il fut attiré par une silhouette qui se distinguait de celles des moines avec leurs tuniques blanches, associées à un scapulaire d’une teinte plus sombre.
Là, rien de tout cela. Il s’agissait d’une créature, sortie des bois et entrée subrepticement par la grande porte de la Porterie, là où passent les carrioles et les chariots au nord du site. Une femme. Plutôt une fille, jeune, un peu plus âgée que Basile, qui dans ses oripeaux, les cheveux longs bruns, détonait largement. Le cœur de Basile explosa. La compagnie féminine étant totalement prescrite à l’abbaye, il conçut un grand émoi à sa vue. Car elle était belle dans sa pauvreté, venue du fond des bois, là où se tramaient d’horribles scènes de crime. Il distingua les yeux d’un beau vert et la tache de lait sur le cou. Mais alors qu’il allait s’approcher d’elle, de cette fille qui s’était cachée pour voler quelques œufs et de la viande, un grand cri retentit. Le frère Jean avait vu l’intruse et armé d’un long fouet, la coursait. Ses hurlements de rage stupéfiaient les moines, revenant des champs ou du potager. Basile fut si surpris qu’il en lâcha les bésicles dans l’herbe et galopa, terrifié, à l’intérieur du bâtiment.
Mars 2024
Camille allait bon train avec son frère sur le chemin qui menait à l’Abbaye de Clairmont. Ils avaient quitté le D115 pour s’enfoncer dans une voie vicinale où un panneau indiquait la direction de la vénérable bâtisse. Après avoir atteint l’Etang des Fays et celui de la Butte aux Lièvres, ils s’engagèrent dans une allée bordée d’arbres.
Les deux randonneurs marchaient d’un pas vif, à peine harassés par une balade qui les avait emmenés le long du Vicoin, du territoire de Bourgneuf-la-Forêt, non loin de Bourgon, au niveau des anciens cantons de Charland et de Loiron. Camille, vingt-deux ans et Pierre, dix-neuf ans, avaient décidé de prêter leurs bras à l’Association des Amis de Clairmont. Grâce à de nombreux bénévoles, l’association assurait l’entretien et le gardiennage et accueillait les visiteurs, tout en organisant des spectacles au fil de l’année.
Camille en connaissait un brin sur l’Abbaye de Clairmont pour avoir fait une licence d’histoire. Sa thèse avait porté sur la vie cistercienne. Grande, jolie avec des cheveux bouclés bruns, elle s’était fait mettre par bravade des piercings aux lèvres et des anneaux à ses oreilles. Un tatouage en forme de croix ésotérique marquait son cou.
_ Pierre, c’est là, dit-elle à son frère qui ahanait derrière elle. Plus enveloppé et moins apte à la marche, Pierre n’osait pas protester. Car il était entraîné par cette belle fille aux yeux verts qui était sa sœur aînée. Intrépide et audacieuse, Camille ne reculait devant aucun danger.
L’abbaye cistercienne se dévoila à l’orée du chemin. Le frère et la sœur se figèrent devant ce monument, dorénavant en ruine. Ils furent saisis devant la sobriété de l’architecture, mais surtout par cette atmosphère de spiritualité. Surtout Camille qui avait étudié la vie de prière qu’avaient connu les moines pendant six siècles.
Les membres de l’Association étaient absents. Les volets étaient clos. Personne n’était là pour les accueillir. Lentement, ils en firent le tour. Le lieu était apaisant et serein. Ils découvrirent l’abbatiale, attenante à l’église, avec ses soixante mètres de long et ses dix-huit mètres de large. Camille n’ignorait rien du plan du site, sans y avoir jamais mis les pieds. Un monastère cistercien répondait à des normes architecturales bien précises. Généralement, il formait un ensemble compact de bâtiments disposés dans le même ordre autour du cloître.
Pierre était parti devant, plus curieux, plus avide de découvertes alors que sa sœur respirait avec toute son âme l’atmosphère de spiritualité qui en était restée. Il y avait tant à apprendre du passé, pensait-elle.
Soudain, elle fut attirée par un éclat dans l’herbe. Elle s’approcha et se pencha. Étonnée, elle découvrit de vieilles lunettes, et plus particulièrement des bésicles. Ces pierres de lecture ne pouvaient appartenir à l’abbaye, car depuis tant de siècles, elles auraient dû être recouvertes par la végétation ou devenues poussière, voire des sédiments divers. Les bésicles, inventées au treizième siècle, devaient leur nom au cristal de roche, alors employé, le béryl. Les moines avaient été le premier groupe social à les porter régulièrement, avec les intellectuels. La jeune femme les prit avec précaution, puis tout en réfléchissant sur son étonnante découverte, elle contourna l’église abbatiale, construite en moellons de schiste et en pierre de granit. Un bâtiment sur le côté s’offrait à elle. Il s’agissait du réfectoire des convers, de ces salariés, paysans et journaliers qui venaient travailler à l’abbaye. La salle était vide et humide.
Tout à coup, Camille entendit un grand cri, ponctué de hurlements de terreur. C’était la voix de Pierre. Camille posa maladroitement les bésicles sur le rebord d’un muret qui avait du être auparavant un âtre et courut le rejoindre. Au-dehors, la nuit tombait.
1271
_ Sors, sors donc et reviens avec mes bésicles, maugréait frère Pierre à l’adresse de l’enfant penaud. « Comment veux-tu que je finisse d’enluminer ce texte, si je n’ai pas mes autres yeux ? »
Le pauvre frère Pierre ne savait où donner de la tête. Il avait devant lui des feuilles de parchemins, se présentant sous la forme d’un gros livre qu’il devait orner d’enluminure. La longue pratique de ce labeur intellectuel lui avait permis d’enjoliver nombre de livres bibliques et lithurgiques, des évangéliaires, des psautiers. Jeune, il avait eu la main preste et adroite. Mais depuis que la presbytie l’avait atteint, il n’était plus bon à rien.
_ Oui, maître, balbutia Basile, se confondant en excuses. De nouveau, l’enfant fit demi-tour, en se promettant de ne plus lâcher l’objet de ses mains.
Il sortit du scriptorium, placé près du chauffoir de l’abbaye, ce qui permettait de garder l’encre à la bonne température et sortit. Basile était tourmenté et par sa maladresse et par la vision de la créature dans l’enceinte du monastère.
En ce lieu, il avait trouvé le gîte et le couvert dans des conditions certes spartiates, mais ô combien il savourait dans le réfectoire des moines, à la table des novices, le poisson venant de l’étang de Fays, grâce à l’activité piscicole de l’abbaye, et les légumes du potager, les pois, les vesces, les choux, les salades, les oignons et les navets.
Pourquoi, en tant que femme, n’aurait-elle pas eu l’hospitalité ? Pourquoi avait-elle été chassée comme une pestiférée alors que lui, dans le même cas de figure, avait été accueilli dans la promesse d’en faire un moine ? Parce qu’elle était femme et que l’on ne réservait pas le même sort à ces compagnes d’infortune ? Le sort de la femme au Moyen-âge n’était pas aisé, encore plus dans un lieu où les intervenants avaient fait vœu de chasteté.
Basile trouva cela profondément injuste.
Encore plus injuste en revenant à cet endroit où il avait cru perdre les bésicles, dans l’herbe. Mais point de bésicles. frère Jean avait-il ramassé les lunettes et les avait-il mises à l’abri ? A la pensée de venir toquer à sa porte pour lui demander cela, l’enfant ne tenait plus en place.
Comment allait-il apprendre au frère Pierre sa déconvenue ? Qu’il avait égaré, sinon perdu des objets d’une si grande valeur ? Basile n’avait plus qu’à quitter le monastère à tout jamais et rejoindre la fille dans les profondeurs de la forêt, là où les loups hurlent avec la lune, où les ribauds attaquent le voyageur isolé et où il est plus prudent de s’enfermer la nuit.
Hagard, il erra jusqu’au réfectoire des convers, où brûlait un feu dans l’âtre. Les frères cuisinaient du poisson. « Encore du poisson bouilli, pensa-t-il, amer. Les moines le regardaient, sans s’attarder. Ce serait bientôt l’heure du repas. Il fallait s’activer avant que la cloche ne retentisse.
Puis, là, stupéfait, il découvrit les bésicles de frère Pierre, posées près de l’âtre. Il se précipita sur elles, ne comprenant pas ce miracle. Qui les avait posées là ? Le frère Jean ? Ou un autre, après tout… Pieusement, il les prit et le cœur battant, il se précipita dans le scriptorium où trépignait son maître. Il se promit de réciter trois Pater pour remercier le Très Haut de cet évènement.
Quand il sortit de la salle d’études, ce fut le cœur léger. Il avait oublié son désarroi, la fille des bois, sa promesse et toute son émotion. Son maître lui avait promis de lui apprendre à écrire.
2024.
Camille chercha longuement Pierre dans cette nuit tombante. Grâce à ces cris, elle le trouva dans une ornière où il était tombé.
_ Je t’avais dit de faire attention, s’exclama-t-elle, en tentant de le hisser sur le bord. Mais son frère était lourd et peu agile. Il lui fallut une dose d’habileté pour le sortir de ce piège d’où il ne savait s’extirper de lui-même. Enfin, lorsque ce fut fait, ils se regardèrent avec amertume. Pierre ne voulait pas rester une minute de plus. D’ailleurs, la nuit tombait, l’endroit devenait inhospitalier. Mais Camille le raisonna.
_ Rappelle-toi que nous avions décidé de prêter main-forte à l’Association. Personnellement, je ne me sens pas le courage de rebrousser chemin en pleine nuit. Le mieux, c’est de rester ici jusqu’au matin. Nous allons trouver un endroit pour dormir.
_ Dormir ici ? Tu es folle. Cela doit être plein de fantômes.
_ Des fantômes ? Et pourquoi pas des monstres ?
_ Allons, Camille, c’est toi qui m’as dit que les moines étaient enterrés sans sépulture, jetés dans des fosses. Cela doit grouiller la nuit, moi, je te dis.
Camille rit aux éclats.
_ Tu es bête, les fantômes n’existent pas… Viens, il faut que je te montre quelque chose. J’ai fait une trouvaille incroyable. Des lunettes, de vieilles lunettes du treizième siècle.
Elle emmena son frère dans le bâtiment où elle s’était réfugiée auparavant et marcha vers le muret. Mais avec stupeur, elle vit que les bésicles avaient disparu. Elle sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.
Il y avait quelqu’un d’autre sur le site de l’abbaye.
_ Alors, ces lunettes ?
_ Elles ne sont plus là.
_ Ce n’est peut-être pas dans le bon bâtiment.
_ Non, c’était ici… Bon, mangeons notre sandwich.
_ Pas vraiment faim.
_ Il faut manger pour garder l’esprit en éveil, dit-elle. Camille se souvenait de sa période de scoutisme. Tout en faisant les cent pas, elle mordait dans le pain blanc, fourré de charcuterie tandis que Pierre tentait d’envoyer des textos.
_ C’est drôle, je capte rien ici. On n’est pourtant pas en zone blanche…
Elle haussa les épaules. Au-dehors, la nuit était tombée. Les oiseaux de la nuit avaient remplacés ceux du jour. Tout était calme et silencieux. Peut-être, trop silencieux, pensa-t-elle.
Camille se retourna vers son frère qui somnolait.
_ Il faut dormir, dit-elle en se penchant pour défaire son sac de couchage. Elle se faufila dans l’épaisseur matelassée tandis que Pierre l’imitait.
De nouveau, le silence. Et les oiseaux de la nuit. Une chouette chevêche lança son cri clair et bref.
Camille s’endormit aussitôt d’un sommeil profond, comme si le lieu invitait au repos éternel. Soudain, elle fut réveillée par un chant mélodieux. Elle ouvrit les yeux dans l’obscurité. Ce chant. Du grégorien.
« Requiem aeternam dona eis, Domine
Et lux perpétua luceat eis… » (1)
Sans réveiller son frère, elle se glissa à quatre pattes jusqu’à la porte grande ouverte. Un spectacle étrange la sortit littéralement de sa torpeur. Un cortège de moines entrait dans la nef de l’église. Le cœur battant, elle bondit sur ses pieds. Des flambeaux avaient été allumés. La jeune femme sortit du réfectoire et à une distance raisonnable, suivit le cortège. Un à un, les moines disparaissaient par une petite porte. Camille se retrouva seule dans la nef, traversée de courants d’air. Le chant grégorien s’était estompé.
Et de nouveau, sur un muret, elle vit les bésicles. Elle tendit la main pour les saisir, mais elle se retint. Ou quelque chose la retint, une force dont elle n’arrivait pas à quantifier la puissance. La jeune femme sentit une présence sur le côté. Elle se retourna. Un jeune moine la regardait. Ou était-ce un novice, car il n’avait pas plus de quinze ans. Il la regardait sans aménité, sans rancune et avec douceur. Près de lui, s’avançait un homme plus âgé, maigre et barbu qui lui demandait d’avancer, sans un mot, avec un large geste de la main.
Brusquement, Camille se réveilla en sursaut. Les yeux écarquillés, elle haletait en fixant l’affiche géante d’un film sur l’époque médiévale qu’elle avait vu au moins dix fois.
_ Ça va ?, s’exclama un garçon gros et gras, assis sur une chaise de leur studio, Quartier des Pommeraies à Laval. Un écran LCD devant lui, il jouait avec sa PS4. « T’as pas arrêté de gémir pendant ton sommeil. »
La jeune femme s’assit au bord du lit. Quel étrange rêve… Elle prit ses lunettes, les nouvelles qu’elle s’était offerte chez l’opticien du coin et les chaussa sur son nez.
_ A quoi joues-tu, Pierrot ?
_ A un remake du Nom de la Rose. Dis, cette après-midi, on ira voir cette abbaye dont tu m’as parlé ? Comment s’appelle-t-elle déjà ?
Camille eut un sourire étrange.
_ C’est l’abbaye de Clermont, treizième siècle, un des plus beaux monuments religieux de Mayenne. Je l’ai découvert par hasard en faisant une randonnée. Hâte d’y retourner…
Un peu après onze heures, Camille fit découvrir le site de l’abbaye de Clermont à son frère, Pierre par un chemin de randonnée depuis Le Genest-Saint-Isle, d’abord sur un sentier sablé jusqu’à un lacis de chemin aux haies protégées vers la Trousselaye. Après la traversée de la D578, ils prirent un chemin de crête avec des points de vue sur les anciennes possessions des moines de Clermont, pris sur la forêt. Défricheurs hors pairs, ils avaient su conquérir une part du terroir. Après le carrefour des Fays et la découverte d’une chapelle restaurée, ils poussèrent leur randonnée vers l’abbaye qui se dévoilait à l’orée d’un chemin bordé d’arbres centenaires.
Fasciné par l’époque médiévale, Pierre était incollable sur le sujet. Lui-même semblait sous le charme face au beau bâtiment élevé en façade, commentant les détails architecturaux. Camille cherchait des membres de l’association s’occupant de l’entretien des bâtiments, mais il paraissait n’y avoir aucune présence humaine.
Soudain, alors que Pierrot avait disparu vers la Porterie, l’antique entrée au nord du site, Camille vit briller dans l’herbe un objet dont elle n’arrivait pas à déterminer l’origine. Elle s’approcha et comprit qu’il s’agissait d’une vieille paire de lunettes. Ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Cela lui rappelait son rêve.
Elle les prit. C’étaient des bésicles de moines copistes. Elle pensa qu’il pouvait s’agir d’objets de collection, perdus par les membres de l’association en vue d’un spectacle vivant, programmé sur les lieux. Elle se retourna, chercha des yeux son frère ou une quelconque personne, mais il n’y avait réellement personne.
Camille s’intéressa de plus près aux bésicles et aux verres grossiers. Une brillance singulière s’échappait des carreaux. Telle une lumière insaisissable, un feu follet qui dansaient sous ses yeux. Fascinée par ces luminescences, la jeune femme ne pouvait se détacher de ce spectacle. Puis comme si son esprit en avait été happé, elle se sentit plongée dans une obscurité moite et glauque. Elle s’effondra sur l’herbe en se sentant appeler son frère.
Camille se réveilla en sursaut sur son lit de la résidence universitaire où elle louait une chambre. Livide, tremblante, elle s’assit et but de longues gorgées d’eau.
« Quel rêve affreux, pensa-t-elle.
Elle n’aurait pas du abuser du cannabis que son amie cultivait chez elle dans un coin de sa ferme, ni le mélanger avec un vieux pur malt.
Le téléphone sonna. C’était Pierre, son frère.
_ Je te téléphone de l’abbaye.
Depuis peu, Pierre, médiéviste renommé, travaillait sur les lieux de l’abbaye de Clermont.
_ Tu devineras jamais ce qu’on a trouvé sur le site.
_ Des bésicles de moines copistes ?
_ T’as picolé, Camille ? Ce n’est pas possible, ce ne seraient plus que des sédiments, de la poussière… Non, mais tu es proche de la vérité tout de même…
_ Alors ?
_ Tes vieilles paires de lunettes que tu disais avoir perdu chez Carole, l’antiquaire. Elles étaient dans l’herbe près du bâtiment des convers. Je me demande ce qu’elles pouvaient faire là..
Camille se fit songeuse, en regardant les mêmes paires de lunettes qu’elle avait retrouvé dans son sac de voyage. Comment pouvaient-elles être à l’abbaye alors qu’elle les avait devant ses yeux.
_ Alors, tu viens nous rejoindre cette après-midi ? Il y a du boulot, ici !
_ Non, je crois pas, je vais me rendormir… En tout cas, j’essaye de me réveiller…
_ Il y a plein d’interférences… Je ne suis pourtant pas en zone blanche…
_ Tu ne peux pas comprendre, Pierre. Et si je te disais que je vais essayer de me réveiller…
_ Je ne t’entends plus…
Elle ouvrit les yeux.
Patrick Bédier, 2024 ©

SOUVENIRS D’UNE CARRIÈRE À PARIS :
MEMOIRES D’UN POSTIER
Je ne vais pas vous mentir…
Il est pour moi temps de partir.
À la retraite, le 1er avril 2024.
Non, ce n’est pas un poisson.
Comme si on ne pouvait rien faire un 1er avril sans que cela prête à sourire :
Déclarer sa flamme à l’être aimé, porter plainte contre son voisin ou fêter son anniversaire.
Que voulez-vous, c’est tombé un 1er avril.
J’ai demandé le 2 avril, mais le logiciel ne voulait pas.
C’était le 1er ou rien…
Et faire un mois de plus, quand même, parce que le 1er avril, cela fait sourire…
Faut pas exagérer.
Ce n’est pas que je m’ennuie, mais quand c’est même l’heure de partir…
Allez, ce sera donc un 1er avril. Officiellement.
Parce qu’avec les congés, le dernier jour, ce sera le 13 mars.
Ah, ça va mieux, le 13 mars, un mercredi pour tout dire.
C’est anodin, un 13 mars.
Quoique, cela aurait pu tomber un vendredi. Un vendredi 13.
Et non, ce sera un mercredi.
Que de temps passé dans ce bureau de Paris 20 depuis décembre 1982.
Décembre 82.
Le siècle dernier.
Presque une éternité.
Et pourtant, qu’est-ce que cela passe vite…
Surtout quand on ne regarde pas l’horloge
Ou le calendrier…
Seulement pour les congés ou le tour du samedi.
C’est un peu le secret, ne pas s’attarder sur le temps qui passe.
Encore faut-il y avoir une bonne ambiance, un but en dehors du travail et peu de soucis.
Cela a été mon cas :
J’ai toujours su m’échapper de la routine par le travail de l’esprit tout en faisant au mieux,
Ne pas m’attarder sur les écueils, passer outre et continuer d’avancer sur le chemin qui était le mien, petit et humble sentier le long des casiers de tri sous l’éclat blafard des néons.
Quand je suis arrivé dans ce bureau, j’ignorais tout du monde du travail.
J’avais 20 ans, juste sorti de mon temps d’armée.
C’est au régiment que j’avais appris avoir été reçu au concours des PTT.
Les Postes Télégraphes et Téléphones.
Une autre époque.
On entrait aux PTT pour la vie.
Un métier en marbre. Il fallait voler ou tuer pour être évincé des PTT.
Ma mère y avait été, mon frère ainé, ma tante…
Une famille de fonctionnaires.
J’étais assez fier de faire partie de cette belle et noble entreprise : distribuer le courrier jusqu’au fin fond des campagnes, relier les hommes aux hommes, être la courroie de transmission d’une œuvre qui nous dépassait.
Pas du bla-bla, du réel, loin de la novlangue si prisée lors des points com depuis quelques années.
J’avais été reçu comme facteur et j’étais prêt à distribuer le courrier dans cette ville fascinante et dangereuse, trépidante et curieuse dont j’ignorais tout, jusqu’au fonctionnement du métro. C’est mon oncle qui le jour de mon arrivée, m’expliqua l’organisation des lignes se croisant presque à l’infini. Déroutant pour le provincial débarqué, mais après une solide explication, j’en saisis les subtilités.
Mais lors de mon premier jour à Paris 20, on sépara les femmes et les hommes. Les femmes iraient en distribution, les hommes en manutention.
La manutention ?
Quoi, mais ce n’était pas ce qui était prévu : manutentionner des chariots, des sacs à longueur de vacation dans la poussière, sous la surveillance des chefs… Cependant, je m’adaptais assez rapidement.
Somme toute, après une longue période d’apprentissage, j’y trouvais une ambiance conviviale où la solidarité n’était pas un vain mot.
Oui, convivialité et solidarité.
À notre époque d’individualisme forcené et d’irrespect de l’autre, ces mots font sourire.
Oui, il y avait une belle ambiance où les syndicats étaient puissants et où le nombre pouvait faire basculer la décision d’un directeur.
Donc, mon premier jour à Paris 20, je l’ai passé au quai de transbordement dans le froid de l’hiver 82 et les gaz d’échappement des vieux diesel.
Pas de chaussures de sécurité, pas de gants, pas de chauffage sur le quai glacial.
Ce quai, je le connais bien, je l’ai vu évoluer au travers des bouleversements qu’a connu Paris 20 et j’en connais tous les recoins.
Je me souviens des goulottes qui partaient du 0, le rez de chaussée où nous envoyions les sacs remplis de courrier et de colis pour être réceptionnés par les collègues du quai afin d’être chargés dans les camions.
Ces goulottes ont disparu.
Peut-être ne répondaient-elles pas au niveau de sécurité, demandé par le CHSCT… En tout cas, les gaz d’échappement sont toujours présents.
Après le travail, je gagnais le foyer où les arrivants étaient logés : c’était un vaste appartement à Bagnolet que je partageais avec des agents du guichet.
Peu à peu, j’ai vu venir l’automatisation du courrier.
Au début, avec réticence, car les machines n’ont jamais été bénéfiques pour l’emploi.
Nous craignions des suppressions de poste…
Mais rien n’arriva dans ce sens.
Les sacs arrivés en camion pèle-mêle étaient dorénavant en conteneur.
Quelle belle avancée…
Plus besoin de tirer les sacs au fond du camion pour les charger sur des chariots.
Ensuite, le courrier arriva en caissettes et bacs dans des structures.
La manutention se réduisait à peau de chagrin.
Et toujours, cette crainte de voir des postes supprimés.
Les départs à la retraite n’étaient pas remplacés, ni les décès subits et inopportuns.
La logique était implacable.
Dès la réforme de 1991, les PTT accouchèrent de la Poste.
Une entité identique aux PTT où nous restions fonctionnaires, malgré les choix d’accepter ou non une réforme qui boostait ou pénalisait notre carrière.
Personnellement, avec crainte, je refusai la réforme.
Un choix mûrement pris.
Avant de m’apercevoir, des décennies plus tard, que mon statut ne changeait en rien.
Nous restions fonctionnaires, point barre.
L’avancée de l’automatisation de l’acheminement correspondit peu ou prou à la baisse du volume du courrier.
Une catastrophe insidieuse et menaçante.
Tel un serpent de mer qui bouleverse les fondations de l’entreprise.
Pendant ce temps, les facteurs étaient de plein fouet pris dans la tourmente des restructurations successives alors qu’à la manutention, nous étions épargnés.
Paris a toujours besoin de manutentionnaires.
C’est une spécificité parisienne.
L’arrivée de Paris 11 à Paris 20 changea la donne.
Eux-mêmes étaient délocalisés et devaient s’adapter dans un nouvel univers.
Cela nous préparait, sans le savoir, à accueillir Paris 12.
Et bientôt, ne faudrait-il pas recevoir un autre bureau ?
Mince, quarante ans de Poste sont passés.
Que s’est-il passé ?
Une somme de petits évènements, d’échanges et de sympathies pour certaines personnes, d’amertumes et de regrets pour d’autres.
La vie au travail est complémentaire de la vie personnelle, tant que le cadre de vie est bonne.
De mon point de vue, je n’ai jamais eu de crainte à franchir le seuil du bureau, à affronter un cadre ou un collègue.
J’ai toujours pris soin à bien faire mon travail et quand je partirai, je n’aurais aucun regret.
Il est temps de partir, de passer à une autre existence et d’imaginer l’avenir sous un autre angle. Mais les souvenirs demeureront comme des bulles insaisissables dans un coin de mon esprit, qui rejailliront lorsque je croiserai un facteur ou un camion de la Poste.
Car on n’est jamais à l’abri de croiser une voiture jaune.
Même si bientôt, les voitures postales deviendront blanches.
Mais cela est une autre histoire…
Allez, bon vent…
Au plaisir de vous revoir.

UN HOMMAGE À NOS DÉFUNTS :
Nous avons tous perdus des êtres chers, des pères ou des mères, des membres d’une même famille emportés par la maladie.
En hommage au père de ma compagne et aussi à mon père qui est décédé il y a vingt ans, j’ai écrit cette nouvelle, intitulée La Ronde du Temps.
Ce temps qui nous emporte dans une farandole dont nous ne contrôlons pas les élans.
C’est l’histoire d’un fils qui se rend au chevet de son père malade en Bretagne.
LA RONDE DU TEMPS
Je ne cesse de penser à mon père que la douleur étreint. Sa vie file entre ses doigts comme les flammèches de tissus d’un vêtement trop vieux. Elles sont d’une couleur blanchâtre comme ses cheveux et sa peau a les plis de son désespoir. Il peine à rétamer cette langueur qui le prend comme après une nuit sans sommeil.
Il n’en a plus pour longtemps, disent les médecins. Mais qu’en savent-ils ? Il s’est toujours accroché avec vigueur aux branches qui le retenaient quand l’appel du gouffre faisait vaciller la famille. Il a cette endurance des marathoniens, fouettés par la tempête et qui coûte que coûte, avancent afin de franchir la ligne d’arrivée. Il a le courage des montagnards, grimpant à flanc de falaises au risque de voir se décrocher un piton ou une corde.
Pourquoi suis-je là sur cette aire d’autoroute dans un lieu que je ne connais pas ? Et de quelle façon parvenir à mon but alors que tout m’indiffère, sinon la santé défaillante de mon père ?
Jamais je n’aurais cru revenir en Bretagne, mais suis-je réellement en Bretagne ? Dans quelle contrée magique, suis-je né ? Le pays de Brocéliande et des fées, des lutins et des korrigans, cela il faut en être certain. Mon père a toujours eu cette magie que l’on pourrait appeler « intuition » à s’installer dans les contrées les plus envoûtantes. Une sorte de fascination pour le mystère, les brumes sur la lande, les chapelles et leurs fontaines.
Ces gens qui me regardent, que croient-ils ? Peuvent-ils connaître l’intensité de mon chagrin ? Peuvent-ils imaginer mon désarroi à l’idée de revoir l’homme qui est responsable de ma naissance et auquel je voue un amour sans borne ? Ils ne peuvent pénétrer dans mon esprit car je l’ai cadenassé comme on ferme un coffre d’acier. Je ne laisse à personne le soin de fouiller dans mes souvenirs.
Mais j’ai peur. Soudain, je n’ai plus envie de le revoir. Je n’ai pas envie de retrouver cet homme autrefois vaillant, un gaillard d’une belle envergure, ayant parcouru les vallées et cheminé sur les sentiers des bords de mer, bâton de pèlerin en main, chaussures épaisses aux pieds, dorénavant, diminué dans son fauteuil roulant face à la télévision éteinte. Je n’ai pas envie de parler à un moribond qui n’aura pour moi qu’un regard absent, celui qui, déjà, taiseux, parlait peu et n’aura plus assez de forces pour prononcer un mot, ou deux mots : les « Je t’aime » qui manquaient dans mon enfance.
Je ne te l’ai jamais dit, papa, mais moi aussi, je t’aime, et mon coeur est brisé à l’idée de te voir ainsi, rongé par une maladie qui détruit les cellules et morcelle les résistances. Une maladie dont les origines remontent peut-être à ces années de veuvage où tu as perdu maman. La détresse de ton coeur a fissuré l’armure que tu avais forgée. Elle a ruiné nos espoirs et pulvérisé nos attentes.
Je tarde à rejoindre la voiture. Le ciel maussade pleure les larmes des nuages. Le soleil a pris la tangente. Je n’ai envie de rien. Plus rien n’a d’importance quand le désir s’étiole, que les jambes sont molles et le geste n’a qu’un sursaut désespéré. Comme si mon crâne désirait s’abattre contre un mur.
Je me suis arrêté sur la dernière aire d’autoroute avant la nationale 157. L’aire Saint-Denis d’Orques, kilomètres 211, aux portes de Rennes. Les portes de la Bretagne, avant la mer, avant les vagues, avant la Côte Sauvage.
La Côte Sauvage qui me hante comme des remords infinis de promesses non tenues. Papa, tu avais promis de vivre centenaire, mais tu es si jeune encore. Certes, pour Camille, ta petite-fille, tu as l’âge des petits vieux qui n’ont plus que leurs yeux pour pleurer, quand ils leur restent des larmes après une longue vie de travail et de chagrin, mais je sais qu’il te reste encore de ta jeunesse dans l’humour que tu sais parfois prodiguer, ces saillies mordantes comme les canines d’un chien quand tu veux émoustiller ton interlocuteur. Tu as cette vigueur insoupçonnée des vieux saules secoués par le noroît et qui se redressent sous le soleil pâlot de l’hiver dans le doux balancement de leurs têtes ébouriffées.
Je suis si loin de la Côte Sauvage, si loin de Quiberon, mais mon esprit me joue des tours : je sens déjà les effluves de l’océan qui me chatouille les narines et j’entends le chant criard des mouettes. Tant de souvenirs avec toi hantent ma mémoire. Les promenades interminables au bord des falaises, le vol des cormorans tournoyant dans le vent, les bateaux qui reviennent de Belle-Ile, appelés Bangor et Vindilis et dont tu ne cessais de contempler les allers et retours au Port Maria.
Ces images dans ma tête me redonnent l’envie de te rejoindre et de t’embrasser comme un fils le ferait à son père, et par mes baisers, te redonner cette force qui parfois, te manque, cet éclat dans les yeux qui faisait rire maman, ce sourire qui ponctuait ton rire, ces fossettes qui annonçaient ton sourire.
Sans m’en rendre vraiment compte, j’ai regagné la voiture. Cette langueur qui m’avait surpris, s’est estompée non seulement avec le retour du soleil après la pluie, mais aussi avec ces images qui bercent ma mémoire. Je me sens mieux comme si le soleil de la Bretagne pénétrait ma chair jusqu’au coeur. Soudain, j’ai envie de te serrer très fort contre moi et tous les deux, nous lutterons contre la ronde du temps qui emporte tout sur son passage, ce temps qui file entre tes doigts et que je saurai retenir par l’amour que je te porte. Rien n’est impossible quand on aime. Papa, tiens-toi prêt, je serai bientôt près de toi…
Patrick Bédier, 2020 ©

UNE HISTOIRE D’AMOUR EN TEMPS DE GUERRE :
En 2018, un projet de recueil était en cours, organisé par une maison d’éditions.
Le sujet « la Grande Guerre ». 1918-2018, bientôt le Centenaire de la fin de ce conflit mondial. En mémoire de nos soldats et arrières-grands parents disparus dans cet effroyable drame, les Editions d’Un Autre Ailleurs » invitaient à écrire une nouvelle librement inspirée de la Grande Guerre.
Il fallait écrire entre 2500 et 4000 mots, amour et humour étaient appréciés. Faire rire sur la guerre, c’est quelque chose que je ne pouvais pas faire. Alors, j’avais choisi l’amour parce que l’amour est universel, intemporel et international.
J’ai donc écrit « Les Aulnes ».
J’avais retrouvé une photo de ma grand-mère maternelle, Germaine Collet, écrivaine à ses heures et poétesse. Ainsi, par « Les Aulnes », c’est un hommage à sa mémoire que je lui rendais. Indirectement, par ma mère, elle m’avait transmis son talent.
Ce projet de recueil n’a pas abouti, faute de textes ayant été envoyé aux organisateurs.
Mais je tiens à ce que cet hommage fait à ma grand-mère maternelle perdure dans le temps. Il n’y aura donc pas de version papier où « les Aulnes » aurait côtoyé d’autres récits, mais sera en permanence sur mon site.
LES AULNES
Je ne sais pas à quel moment j’ai commencé à pleurer. Des larmes brûlantes comme le sel sur mes blessures. Cela ne pouvait pas être la joie, sans doute parce que tu n’étais plus près de moi. Des frissons parcouraient mon corps. J’avais la fièvre, une sensation désespérée étreignait mon âme : nous étions libres, loin, très loin de l’enfer où nous avions vécu. Les Ardennes n’étaient plus qu’un chaos. Et c’est dans cette terre labourée du sang des soldats que toi, mon amour, tu reposes. Sans que jamais je ne t’aie retrouvé.
Où es-tu ?
Je me raccroche à l’idée obsédante que tu es toujours de ce monde. Tu es vivant dans mon cœur et vivant dans une vie qui ne m’appartient pas. Je t’imagine si fringant, si beau dans des costumes de soie… Tu as pris une maîtresse et tu as fait les enfants que je ne pouvais te donner. Je préfère croire aux choses les plus insensées que de t’imaginer mort dans les tranchées, décapité par une volée d’obus, à moitié dévoré par les rats. Tant de femmes pleurent leurs maris et leurs fils. Je ne veux pas pleurer pour toi. Je sais que tu es heureux. D’aucuns me disent folle de croire à ces choses. Je ne suis pas folle. Je veux seulement ne pas sombrer dans cette folie que les puissants nous imposent. Être fou pour ne plus penser, pour ne plus agir.
Ma mère pense que nous arriverons avant Noël, mais où cela ? Sinon, loin de cette terre qui nous a vu naître, ma famille et moi… Depuis que le train file à travers les montagnes, tout m’indiffère. La nourriture est si fade dans ma bouche et les chants des oiseaux si tristes. Nous avons quitté l’Allemagne. Nous sommes en Suisse après avoir contourné le front. Et enfin, nous reviendrons en France et cela sera la Haute-Savoie, Annemasse où personne ne nous attend. Une vie à reconstruire, ailleurs, dans les pensées qui nous lient aux absents. Comment oublier ceux qui sont restés là-bas, qui n’ont pas eu notre chance d’échapper à la guerre, même si celle-ci n’est pas finie, alors qu’il y a tant à faire. Tant à faire. Panser les plaies de nos cœurs et tenter d’oublier l’horreur.
Si tu reviens à Sedan… et tu reviendras, je le sais, car tu es ailleurs et heureux, si loin de cette boucherie humaine où les corps de tes anciens camarades de l’usine sont tombés sous les balles, tu ne nous trouveras pas, Max, sinon la famille Acoibon qui n’a pas voulu quitter sa vieille maison dont il ne reste que les murs. Ma mère, Alexandra, ta sœur et moi-même vivions dans un abri souterrain quand l’oncle Maurice a eu vent de cette incroyable nouvelle. Les Allemands ont décidé de rapatrier en France les civils qui ne représentent pas une main d’œuvre utile, les vieilles femmes, les malades et les grabataires. Ma mère n’est plus vaillante, Alexandra perd la tête et moi… je ne suis plus que le souvenir de ma jeunesse, de cette intrépidité qui t’avait tant séduit. La guerre est passée par là, cette hydre fascinante et brutale qui emporte tout sur son passage. C’est un raz de marée auquel on ne pense pas quand monte l’écume rageuse des vagues d’acier, ce bouillonnement insensé de fureur humaine où la bêtise la plus crasse côtoie le moins héroïque des courages.
Max, ta sœur pense que tu es mort, mais je sais que tu es vivant. Tu as échappé aux mitrailleuses et aux obus, tu t’es fondu dans la terre des tranchées pour réapparaître sous la forme inhabituelle d’une silhouette qui a trompé les soldats. Tu es le faune que personne n’attend, l’esprit de cette terre meurtrie où la mitraille a ruiné le bois des arbres. Les grumes contenant les éclats forment des taches bleuâtres que le menuisier reconnaît avant d’utiliser sa scie. Cela, je le sais par ton ami Hans qui a toujours eu peur de la mort et s’imagine plus volontiers dans le rôle paisible d’un pâtre que dans celui d’un guerrier.
Il y a peu encore, il me faisait la cour. Rien ne l’arrête, sinon la mort… et la mort l’a trouvé au fond du trou où il s’était dissimulé avec sa garnison. Autant dire que mes frères de sang l’ont massacré. Y a-t-il pire que la guerre quand tout s’acharne à transformer l’humain en bête féroce ? Le voisin en cancrelat ? L’ami en ennemi ? Quelle politique insensée confronte avec plaisir les populations pour en faire la nourriture que les canons ont besoin pour cracher leurs boulets ? Et les hommes n’apprennent rien des sempiternels conflits qui ont ensanglanté notre planète. Nous étions à peine sortis de celle de 1870, des Triples Alliances se confondaient aux Ententes Cordiales, quand invariablement, Arès a réveillé les appétits de nos gouvernants. Arès, le dieu de la guerre offensive et de la destruction, a toujours raison lorsque le sang appelle le sang.
Et moi, quelle idiote, je suis tombée amoureuse de toi, le réfugié, l’exilé, poète à tes heures et ouvrier à l’usine. Tu venais de la Sarre comme d’autres étaient venus de Belgique. Tu parlais si bien la langue de Goethe, Goethe dont tu connaissais tous les poèmes dont celui du « Roi des Aulnes ».
Cela commençait ainsi « Mein Vater, mein vater… »
« Mon père, mon père, et n’entends-tu pas
Ce que le Roi des Aulnes me promet à voix basse ?
– Sois calme, reste calme, mon enfant !
C’est le vent qui murmure dans les feuilles mortes. »
Le Roi des Aulnes est cette créature maléfique qui hante les forêts et entraîne les voyageurs vers leur mort. Telle cette machine terrifiante d’une guerre sans nom qui prend les enfants de la terre pour en abreuver ses entrailles.
Pourquoi cette malédiction qui ensanglante notre Europe ? Cette guerre sera-t-elle enfin la dernière, la « der des der » ? Y a-t-il une seule chance pour que des hommes de bonne volonté créent une Société des Nations, enfin capable de juguler les appétits des monstres qui grandissent dans les ruines fumantes des pays dévastés ? Peut-on y croire ? Y-a-t-il une seule chance pour que cela se réalise ? Une chance aussi ténue que la feuille de papier cigarette que tu utilises pour rouler ton tabac, aussi fine que le cheveu que j’ai collé sur ta photo, aussi légère que les promesses que tu me faisais, à ne pas prendre ton fusil…
Comment cela a-t-il commencé ?
Quel élément déclencheur a ruiné nos espoirs de reconstruction ? La guerre avec la Prusse était terminée, quarante-sept ans avaient passé. Malgré tout ce qu’on a pu raconter, nous n’avions pas les yeux fixés sur la ligne bleue des Vosges. C’est vrai que les Allemands nous avaient pris l’Alsace et la Lorraine, mais le début du nouveau siècle avait enterré les rancœurs. Il a fallu le « coup de Tanger » en 1905 pour que tout bascule dans l’esprit de revanche. Guillaume II n’aurait jamais dû montrer son intérêt pour le Maroc qui était notre chasse gardée. Ensuite, il y a eu la crise d’Agadir en 1911 où Berlin se faisait un plaisir d’envoyer un navire de guerre et l’affaire de Saverne en 1913 où des incidents opposèrent la population alsacienne à des militaires allemands.
Je ne me sentais pas concernée par ces manifestations d’humeur car je t’avais rencontré et l’amour que tu me portais suffisait à remplir mon cœur. Pas un instant, je n’ai douté de notre avenir. Jusqu’à ce qu’un déséquilibré assassine un prince de sang. N’y a-t-il pas eu comme un parfum funeste ? Une odeur d’outre-tombe qui s’exhale de ces moments dont on peine à mesurer l’importance ? Qu’est-ce que nous avions à voir avec la mort brutale de l’archiduc et des exigences de vengeance de l’Autriche-Hongrie ? Cela nous dépassait dans notre ordinaire, nous, gens de la terre et de la campagne. Qu’avions-nous à voir avec tout cela, sinon de devoir payer le prix fort des errements des politiques, de cet esprit revanchard qui mène à tous les conflits.
Oui, Max, je suis lasse d’avoir vu la mort emporter mes proches. Une mort dont j’ai vu les ailes gigantesques recouvrir les champs de bataille, enfumés par les gaz et cette odeur de pourriture qui ne cesse de hanter mes narines. Je veux imaginer que tu es vivant pour éviter de craindre le pire. Et ta mort… et la perpétuation du chaos dans mon cœur et dans mon âme… Quand le rideau se baissera-t-il enfin sur ce fameux théâtre des opérations militaires, théâtre si peu d’opérette, opéra sanglant dont les artifices meurtriers hantent les sillons formés par les tranchées ? Je t’aime, Max, même si aux yeux de ma mère, je passe pour une félonne. Mais quoi, est-ce ta faute si tu es tombé amoureux d’une Française, celle que tu as croisé sur le chemin en revenant de l’usine ? Te souviens-tu de notre première rencontre ? Je ne saurais évoquer les confidences que tu m’as faites après avoir chassé les guêpes qui m’avaient harcelée et dont je n’étais pas arrivée à me débarrasser. Tu avais ce courage insensé d’un homme impavide quand l’amour est en danger. L’amour sous les traits de ma jeune personne.
J’avoue, je t’avais déjà remarqué, toi, le paisible étranger qui faisait se rembrunir les anciens qui s’étaient battus contre l’armée prussienne. On disait tant de choses sur toi qu’avec le souci de braver l’autorité de mon brave père, je rêvais à une fusion avec le seul homme courtois du village, distingué personnage qui ne frayait qu’avec son ami Hans et n’allait à aucune fête. Vous vouliez monter un théâtre et jouer « le roi des Aulnes ». Cette pièce de Goethe que tu m’as fait découvrir, ma tête sur tes genoux et le livre entre tes mains. Ce poème me faisait peur, il y a tant de violences dans ces mots. Je ne pouvais pas imaginer que cette ardeur annonçait d’autres cataclysmes dont nous ferions les frais. La guerre, ce fracas des armes, est revenue exiger son impôt du sang, cette taxe dont nous ne cessons de payer les arriérés, cette mainmise de l’injustice et de la bassesse, et tel le Roi des Aulnes, elle emporte ses enfants dans sa gueule d’acier où ils disparaissent à jamais.
Et toi, où es-tu donc ?
Si loin et si proche de mon cœur. Si résolu à habiter ma mémoire, à accompagner mes gestes et à compléter mes errements. Je me retiens à cet espoir comme d’autres sombrant dans le vide, se rattrapent aux branches des arbres que leurs corps lourds comme des pierres traversent brutalement. On a tant parlé de ces fantômes qui errent sur les champs de bataille dans les forêts décharnées par la pluie des obus, de ces esprits qui viendront à jamais hanter les bois funestes où le feu a jailli des canons, de ces ombres menaçantes qui parcourent les champs où la bataille a fait rage. À l’heure où j’écris ces mots, le train qui nous emmène, a franchi la frontière avec la France. Encore quelques heures et nous arriverons à destination, à Annemasse. Je n’ai qu’une hâte, c’est de partir te retrouver, me faufiler entre tes bras pendant que tu me murmurerais « Ich liebe dich ».
Ai-je le droit en période de guerre d’aimer un ennemi de ma nation ? Mais avant même que le conflit ne se déclare, toi, Max, tu avais plongé tes mains dans le cambouis de l’usine avec tes camarades de l’atelier. Tu n’avais pas à rougir des plaisanteries sur ton peuple parce qu’elles venaient de tes amis. Mais quels amis quand résonna la sirène du village, annonçant une nouvelle guerre ? Quels amis quand la mobilisation échoit au plus grand nombre ? Quels amis encore lorsque les premières explosions des obus de 75 mm dévastèrent les lignes de front ? Quels amis, enfin, se souvinrent de toi ? La guerre a ceci d’impitoyable qu’elle broie tous ceux qui lui résistent. Elle moud les corps pour en former une matière informe et docile. Les avis ne comptent plus, les amours ne sont plus que des lambeaux détachés de promesses et les amitiés, des débris de serments piétinés.
Tout devient différent parce que c’est la Guerre. Et la Paix se fait attendre, car la Paix n’est pas dans les esprits quand une guerre se déclenche. Il faut du temps, beaucoup de temps, du sang et des morts, des morts inutiles pour évoquer l’esprit de la Paix dans les cénacles de l’Olympe militaire. Mais est-ce réellement la Paix avec un P majuscule, ou plutôt un compromis dont personne ne veut, un traité honni qu’aucun pays n’acceptera ? J’écris, j’écris et je m’égare. À la date où j’écris cette lettre, le 24 décembre 1916, le conflit s’est enlisé et personne ne voit de quelle façon il peut se terminer. La guerre est totale. Des rumeurs courent sur la création d’un Ministère de l’Armement. L’enfer de Verdun est passé par là et depuis plus d’un mois, c’est la Bataille de la Somme, aidée par les Anglais. Une véritable hécatombe. On parle de centaine de milliers de morts. Plus personne ne peut parler de paix, ce mot devient une injure à ceux qui sont revenus des tranchées.
Que va-t-il donc se passer ?
On dit que le Général Nivelle élabore un nouveau plan d’attaque frontale. C’est de la folie, tout le monde le dit. Cela va être un carnage de plus, comme si les vies ne comptaient pas. Le Roi des Aulnes n’est pas loin, à prendre par brassée ces existences jetées pêle-mêle dans une guerre atroce où la violence perpétuelle ensanglante la terre et la poussière. Je pressens les mutineries, les soldats ne se laisseront pas faire, ce ne sera plus possible d’obéir dans ces conditions. Max, Max, je t’en prie, sois vivant et loin de tout cela. Je prie pour que tu ne sois pas derrière une mitrailleuse à faucher tes anciens amis de l’usine. Je prie pour que tu sois loin de ce massacre insensé qui ne verra de fin qu’à l’horizon de nos crépuscules. Le crépuscule d’une humanité barbare. Peut-être qu’un jour les Aulnes se retourneront contre cette bête maléfique qui appelle à la violence. Leur vengeance ne se complètera que dans la mort de la haine et de la bêtise.
Le train arrive à Annemasse. Je vais ranger mes papiers et mon crayon. Cette lettre, je voudrais te l’envoyer, mais comment savoir où tu te trouves ? Une chose est certaine : tu es dans mon cœur, Maxence, tu es dans mon cœur et dans ma tête. Tu es en moi si profondément que même le médecin des âmes le plus intentionné ne saurait découvrir le secret de mes rêveries, de cette langueur indéfinissable qui empourpre mes joues quand j’entends jouer les Variations Goldberg. Toi qui savais si bien les pianoter sur le clavecin à deux claviers qu’oncle Maurice avait ramené d’Allemagne, à une époque où nous n’étions pas en guerre avec le pays de Goethe. Avec ton pays. Mon doux et tendre Maxence.
– Ich liebe dich, je t’aime…
Marianne
Patrick Bédier, 2018 ©

NOUVELLE BRETONNE :
L’Association des Écrivains Bretons a organisé en 2018 un concours d’écriture du 1er janvier au 30 septembre 2018, intitulé « LETTRE ou COURRIEL », ouvert à toute personne de plus de 18 ans.
À titre d’inspiration, mais sans obligation de les reproduire, voici des phrases extraites des ouvrages de la romancière–épistolière, Claire Fourier, Plus marine que la mer (Éditions Le Serpent à plumes) et Il n’est feu que de grand bois (Éditions La Différence).
Entre deux extraits, j’avais choisi celui-ci :
« Me voici au bord de la mer, Rolf. J’avais besoin d’être seule et triste à ma guise. Besoin de pouvoir être dans la lune, même à table. Je ne voulais plus que l’on me dise : « À quoi penses-tu ? », ne supportais plus la conversation du « légitime »… (extrait de Il n’est feu que de grand bois).
Je vous propose mon oeuvre, intitulé « LE GRISARD », en souvenir d’un séjour magnifique sur la Côte Atlantique lors du Salon du Livre de Kercabellec. Nous étions à Mesquer, près de Quimiac. C’est un hommage à la Bretagne et aux liens indéfectibles tissés entre une mère et sa fille. Un hommage à la mer. La mère et la mer ne faisant qu’une…
LE GRISARD
Ma chère enfant,
Je t’écris parce que tu me manques. Ton absence m’est aussi douloureuse que la piqure des méduses quand nous allions nous baigner dans la Baie du Cabonnais à Mesquer, t’en souviens-tu ? T’en souviens-tu de ces moments inespérés où nous nous retrouvions enfin seules sans chercher à fuir les regards des autres, ces autres dont tu craignais tant les commentaires acerbes.
Tu es partie, trop lasse pour lutter, mais si courageuse à la fois, prompte à renverser les montagnes pour t’offrir ce que je n’ai pas eu, la liberté infinie d’imaginer l’horizon sans les entraves de nos destins corsetés. Quelle folle audace… Tu n’avais pour maître mot que cette hardiesse dont je ressasse maintenant les effets sur mon entourage. On me traite de folle, moi, ta mère, pour n’avoir pas su distinguer ces éclairs d’insolence dans ton regard et ce comportement dont tu avais fait preuve après que ton père t’aie déclarée suffisamment mature pour épouser le riche Madec.
Tu es partie en me laissant ce billet, glissé sous mon oreiller. Un message écrit du plus bel élan, celui de la jeune femme dont le coeur palpite à l’idée de monter seule dans un train pour gagner une ville inconnue. La capitale ou ailleurs. Loin, loin du clapotis des vagues, de ce ressac infini d’une mer infidèle, mais qui ne cesse de revenir lécher les rochers de son sel. Tout cela ne te manque-t-il pas ? Et les plaintes des mouettes dans le ciel quand elles font leur sarabande le soir venu dans des tourbillons insensés de danseuses du Bolchoï ? Et ces couchers de soleil, roi du ciel et complice de la lune, quand il s’écrase lentement à l’horizon de l’océan jusqu’à ne plus être que le point insignifiant de sa grandeur déchue ?
Moi, j’ai besoin de cette mer qui m’inonde, de cette odeur d’iode qui me fait chavirer, du souffle du vent dans les pins qui m’envoient leurs aiguilles. Je ne saurais oublier le moment précis où tu as évoqué ton envie de tout quitter. C’était un matin d’avril, un de ces matins où la terre exhale ses parfums après la pluie, où les sous-bois qui longent la mer ont le charme des temples enfouis et les rochers escarpés de la côte, l’invitation improbable au danger. La bruyère sauvage frisotait sous le vol rasant des goélands. Leur chant avait cette plainte victorieuse des oiseaux de proie chassant les poissons à la surface de l’eau.
Une torpeur indéfinissable engourdissait mon esprit. Tout me paraissait si irréel, jusqu’à la pâleur du soleil et cette faïence d’un ciel délavé auquel j’accrochais mes pensées fugaces. Et avec l’énergie du désespoir, tu me parlas de ton projet, tu n’avais plus envie d’écouter les reproches de ton père ni ceux de ma soeur. Tu voulais partir, loin, le plus loin possible de la Bretagne, tu voulais découvrir le monde, dévoiler ses sens et goûter à ses interdits, tu voulais tout et tant à la fois.
Et moi, je regardais la mer pour contenir mes larmes. La mer, cet océan de couleurs sombres, emportait mes envies de pleurer. J’avais besoin d’être seule et triste, sans avoir à justifier mon humeur maussade ni les larmes qui menaçaient de rouler sur mes joues. D’une façon subtile, le chagrin avait pénétré mon coeur comme les griffes d’un animal marquent la peau de sillons sanglants. Un besoin étrange de liberté empoignait tes envies. Tu ne pouvais plus supporter la conversation des uns et des autres, de cette banalité qui rythmait ton existence. Te réfugier dans les songes et oublier de répondre. En avais-tu le droit ? Seulement la possibilité, rompre le pacte social d’une conversation inutile avec des gens si peu intéressants. Hugo disait : « Il y a souvent plus de choses naufragées au fond d’une âme qu’au fond de la mer. » Il n’avait pas tort car le poète a toujours raison, dit-on.
Tu étais là, à m’apprendre l’impensable, ce que toute mère redoute et pense comme inéluctable tout en refusant les évidences. Partir, mais où ? Tu es si jeune et si belle. Une proie tentante pour n’importe quel Don Juan de pacotille qui te fera mirer ces exploits imbéciles. Mais je m’égare car tu es fait d’un bois solide, celui des pins qui plient sous le vent, mais ne rompent pas.
Tu es partie et nous sommes, ton père et moi à fixer l’océan dans nos fauteuils d’osier sur la terrasse de la grande maison, face à la Pointe du Touru, à Quimiac où nous passons tous les étés. Nous guettons l’improbable et sans nous le dire car nous pensons à toi, à ce déchirement de l’âme qui rend les matins tristes et les nuits silencieuses. Il y a parfois comme une forme d’irrationalité quand le coeur s’ébroue car je ne me souviens plus pour quelle raison j’ai tressailli en voyant ce goéland virevolter autour de nous, un peu égaré loin du rivage et de ses frères. C’était un « grisard », un jeune qui n’avait pas encore le plumage de ses aînés. Tandis que le clapotis des vagues rythmait nos interrogations, il eut le comportement apaisé d’un être ayant pour notre habitat l’envie de se poser. Je pensais à toi, jeune femme libre et déterminée qui avait quitté ses pairs pour s’envoler vers d’autres cieux. Le grisard étira ses ailes d’une belle envergure en lâchant son pleur, sa lamentation, son cri et je compris à cet instant que tu reviendrais un jour. Et lui, messager de bel augure, aura-t-il la constance des amis fidèles qui n’ont pas le sourire facile ? Les plumes lissés par le noroît et le soleil humide, le jeune goéland m’apprit à être patiente, à laisser mon oisillon revenir vers la maison.
Porte toi bien, mon amour.
Je t’aime.
Ta maman.
Patrick Bédier, 2018 ©

HOMMAGE À UN ÊTRE DISPARU TROP RAPIDEMENT :
A l’occasion de Radio France fête le livre les 24 et 25 novembre 2018 à la Maison de la radio, Radio France a proposé une 4e édition du concours Radio France de la micronouvelle en partenariat avec Le Parisien Week-end et france.tvslash.
Le thème 2018 : « Un nouveau monde »
Cette micronouvelle, récit imaginaire, appartenant au genre narratif, devait être rédigée en 1 000 signes (plus ou moins10%), titre (non obligatoire) et espaces compris. Le récit devait comporter une chute. On y retrouve un pouvoir évocateur. Les lieux, les personnages et les actions étaient fortement suggérés.
Concours amateurs ouvert à toute personne majeure, résidant en France.
Mais les auteurs déjà publiés par une maison d’éditions ne pouvaient concourir.
Cependant en hommage à un être disparu trop rapidement et en soutien à toute la famille, « Un autre monde » venait éclairer les lumières de cette nuit trop funèbre où parfois, le désespoir ternit encore plus ce que nous pourrions prendre pour des étoiles alors qu’il suffit d’un clair de lune pour reprendre goût à la vie.
UN AUTRE MONDE
Ma chaudière est en panne et je ne sais pas comment la réparer. Tu me regardes avec de grands yeux vides. Je ne suis pas prête de me réchauffer. C’est pourtant toi le chauffagiste, celui qui réchauffait mon coeur et avait pour mon âme des mots doux. Y a-t-il une seule chance de rompre le malheur par mes prières ? Une seule chance de croire à l’infime avant de se sentir dépossédée par le poids du destin ? Faut-il être fous pour se croire immortels et plonger nos âmes dans la fontaine de nos larmes ?
Ma chaudière est en panne. Je me sens froide et éteinte. Avec des souvenirs en lettres mortes, cadenassés dans ma mémoire. Nos promenades le long de la Marle, cette rivière de Vannes que nous offre le Morbihan ; les sous-bois du Vallon de Kerlenn qui ont l’éclat mordoré des feuilles où viennent puiser les rayons du soleil quand il ne pleut pas, et le clapotis de la mer qui vient lécher le flanc des optimistes à la presqu’île de Conleau.
Tu es parti dans un autre monde, avant même de me quitter comme s’il suffisait d’un souffle pour disparaître, d’un sourire pour revenir, mais ce n’est pas si simple. Car je sens que la flamme du brûleur de ma chaudière a une vitalité insoupçonnée. Tu es en moi et le feu brûle dans ma tête comme la flammèche qui embrasera mes désirs.
Patrick Bédier, 2018 ©

LE SECRET D’UNE HISTOIRE D’AMOUR
Je vous rassure, je n’ai pas la prétention de livrer des secrets qui n’en sont pas sur ce qui fait l’alchimie d’une histoire d’amour… J’évoque plus naturellement le poème-acrostiche qui a été primé en 2016 lors de la Bataille des Dix Mots.
Ainsi, mon poème acrostiche « Une histoire d’amour » recevait le Premier Prix de Littérature.
En lisant le texte, d’aucuns butaient sur certains termes et m’ont demandé leurs significations et leurs origines. Voici ci-dessous la présentation que j’en ai eu par les organisateurs du concours :
L’édition 2016 « Dis-moi dix mots … en langue(s) française(s) » met à l’honneur les variétés du français. S’il y a une seule langue française partagée par 274 millions de locuteurs dans le monde, celle-ci est riche de la diversité de ses expressions.
Les dix mots choisis invitent à partir à la découverte du français parlé dans les différents territoires de la Francophonie : en France « chafouin » et « fada», au Québec « poudrerie » et « dépanneur », en Belgique « lumerotte » et « dracher », en Suisse « ristrette » et « vigousse », en Haïti « tap-tap » et au Congo « champagné ». Ces mots sont autant de propositions pour stimuler la créativité littéraire et artistique de nos concitoyens.
Une essencerie est une station-service au Sénégal, tandis que l’essence désigne le parfum en Louisiane, un plat que nous désignerions comme savoureux en France est goûté à l’île Maurice, tandis que les abribus sous lesquels nous patientons sont des aubettes en Belgique…
Notre langue n’est pas uniforme, mais au contraire riche de termes et d’expressions qui expriment des réalités et des cultures différentes, selon que l’on se trouve à Bruxelles, Kinshasa, Genève, Port-au-Prince, Montréal ou Paris.
En règle générale, la diffusion de ces termes n’excède pas les territoires où ils sont en usage. Si l’on s’en tient à la liste qui est proposée, une poudrerie est inconcevable en Haïti, où il drache assez peu, et commander un ristrette dans un café marseillais risque de vous faire passer pour un fada ! Et pourtant, avec un peu d’imagination ou de curiosité, on peut comprendre que lumerotte n’est pas sans lien avec la lumière et tap-tap avec un moyen de transport inconfortable…
Ces particularismes lexicaux fécondent le français, sans pour autant empêcher la communication dans une langue partagée. Ils nous font percevoir que chaque francophone est porteur d’un imaginaire et d’une identité singuliers, qui enrichissent et nourrissent les échanges avec les francophones du monde entier.
EXPLICATIONS :
Chafouin (ine) [ʃafwɛ̃ , in] n. Employé en France.
ÉTYM. 1611 « putois » ; 1508, terme d’injure ; terme dialectal ; de chat, et fouin, masc. de fouine. n. vx. Personne qui a une mine sournoise, rusée. Une mine de chafouin. Une chafouine.
Adj. Mod. Rusé, sournois. Air chafouin. Mine chafouine.
Source : le Grand Robert, 2015
Dis-moi dix mots… en langue(s) française(s) –
Champagné
Champagné, par Atelier Pentagon n. m. Employé au Congo.
Personne d’influence, aux nombreuses relations.
Source : Loïc Depecker, Petit dictionnaire insolite des mots de la francophonie, Paris, Larousse, 2013
Dis-moi dix mots… en langue(s) française(s) –
Dépanneur n. m. Employé au Québec.
Petit commerce, aux heures d’ouverture étendues, où l’on vend des aliments et une gamme d’articles de consommation courante. – Au Québec, le terme dépanneur s’est bien implanté. Il est même repris en anglais comme synonyme de convenience store. Source : Grand dictionnaire terminologique, 2015
Dis-moi dix mots… en langue(s) française(s) –
Dracher [dʀaʃe] v. Employé en Belgique. Il drache v. impers. FAM. Il tombe une pluie battante ; il pleut à verse. Il drache depuis le matin. Voir drache, doucher. – Vitalité élevée et stable, en Wallonie comme à Bruxelles. – Également employé dans le Nord de la France (Nord-Pas-de-Calias, Ardennes), ainsi qu’au Congo-Kinshasa et au Rwanda. – Emprunt au flamand draschen « pleuvoir à verse » (néerl. standard stortregenen). Voir drache*. Source : Michel Francard, Geneviève Geron, Régine Wilmet, Aude Wirth, Dictionnaire des belgicismes, De Boeck-Duculot, 2010
Dis-moi dix mots… en langue(s) française(s) –
Fada [fada] adj. et n. m. Employé en France.
ÉTYM. xxe, pour l’orth. actuelle ; xvie, fadas, fadasse, fadat ; cf. Huguet, cit. Brantôme, d’Aubigné ; provençal mod. fadas ; anc. Provençal fadatz, dér. de fat « sot, niais », du lat. fatuus « insensé » 1. Régional (Midi) Un peu fou ➙ cinglé. Il est un peu fada : il en est entiché, il en est fou.
2. N. m. Simple d’esprit ➙ fou. La maison du fada : sobriquet donné par les Marseillais à une construction
d’habitation dessinée par Le Corbusier.
Source : le Grand Robert, 2015
Dis-moi dix mots… en langue(s) française(s) –
Lumerotte, par Atelier Pentagon [lymRᴐt] n.f. Employé en Belgique. 1. Source de lumière de faible intensité. Mettre une lumerotte dans la chambre à coucher de la petite. Je n’arrive pas à lire avec cette lumerotte.
2. Légume (betterave, potiron, citrouille, etc.) évidé et percé de petites ouvertures, dans lequel on place une source lumineuse. Atelier de création de lumerottes. Faire des lumerottes pour la fête d’Halloween. – Vitalité peu élevée en Wallonie et très faible à Bruxelles. On notera toutefois que ce mot connaît un récent regain grâce aux activités organisées à l’occasion d’Halloween (tradition importée, mais qui se diffuse en Belgique), durant lesquelles les enfants se promènent avec des lumignons.
– Équivalents en fr. de référence : 1. lumignon, connu en Belgique francophone ; 2. citrouille (le plus souvent, ou un autre légume), également employé en Belgique francophone. – Emprunt au wallon/picard lumrote, loumrote, leumrote (mêmes sens). Source : Michel Francard, Geneviève Geron, Régine Wilmet, Aude Wirth, Dictionnaire des belgicismes, De Boeck-Duculot, 2010
Dis-moi dix mots… en langue(s) française(s) –
Poudrerie, par Atelier Pentagon n. f. Employé au Québec.
– Neige poussée par le vent pendant qu’elle tombe.
– Neige déjà au sol qui est soulevée et poussée sous l’effet du vent.Source : Grand dictionnaire terminologique, 2015
Dis-moi dix mots… en langue(s) française(s) –
Ristrette, par Atelier Pentagon. Employé en Suisse.
n. m. Petit café très fort, fait à la vapeur au percolateur.
Boire un ristrette au bar à café.
(Exc., au pluriel) Des ristretti.
Rem. Correspond à ce que l’on appellerait en France un express serré.
Emprunt à l’italien (caffè) ristretto « (café) bien tassé, serré », avec francisation de la finale pour la variante
ristrette, qui est la seule vraiment courante à l’oral.
adj. Au sens métaphorique (souvent en lien avec le temps), serré, limité. Rem. Le terme, essentiellement utilisé dans l’expression « c’est ristrette », s’emploie fréquemment à l’oral, mais se rencontre rarement à l’écrit. L’utilisation de ristrette comme adjectif n’a d’ailleurs pas encore d’entrée dans le Dictionnaire suisse romand. Source : André Thibault, Pierre Knecht, Dictionnaire suisse romand, Zoé, 2012
Dis-moi dix mots… en langue(s) française(s) –
Tap-tap n.m. Employé en Haïti.
En Haïti, camionnette servant au transport en commun dont la carrosserie s’orne de peintures naïves représentant des scènes de la vie quotidienne.
Source : Stanley Péan [auteur québécois d’origine haïtienne], Zombi blues, éditions de la Courte Échelle, Montréal, Québec, 1996
Dis-moi dix mots… en langue(s) française(s) –
Vigousse
Adj. Employé en Suisse. Vigoureux, vif, plein de vie, alerte (d’une personne) ; vigoureux, fort, robuste, résistant (d’un animal, d’une plante). Pour son âge, mon grand-père est encore bien vigousse. Il n’est pas très vigousse, ton hibiscus. C’est le nouveau-né le plus vigousse que j’aie jamais vu. T’as pas l’air vigousse pour un sou, t’es malade ou quoi? Rem. Rare dans la langue écrite ; pratiquement inusité dans la langue littéraire. Première attestation en Suisse romande : 1887. On trouve le mot sous la plume de Flaubert dès 1848 (« c’est d’une vigousse et d’une bestialité inouïes », Par champs et par grèves), de même que chez les Frères Goncourt (Journal, juillet 1869 et janvier 1889), mais à chaque fois comme substantif féminin, avec le sens de « vigueur ». Dans Les Valseuses de B. Blier (1972), en revanche, on rencontre le mot en fonction d’adjectif : « Et ils trouvaient quand même la force, ces feignants, de nous faire au passage un bras d’honneur vigousse, ou de nous envoyer des baisers sonores. » La forme vigousse a aussi été relevée dans le Haut-Jura et à Nancy. Remarque : À noter que « Vigousse » est par ailleurs le nom d’un hebdomadaire satirique romand, créé en 2009. Source : André Thibault, Pierre Knecht, Dictionnaire suisse romand, Zoé, 2012
Voici :
UNE HISTOIRE D’AMOUR
L orsque tout devient plus incertain,
A u-delà des moments opportuns,
L es images s’entremêlent dans les esprits.
A l’énoncé de nos douces rêveries,
N ous devinerons le tap-tap peinturluré
G agnant à travers la blanche poudrerie
U n sommet de la grande montagne.
E st-il fada, le chauffeur ?
F ait-il cela par amour ou par bravoure ?
R arement, il a affronté une drache
A vec autant d’énergie et de bonheur.
N éanmoins, le vigousse bonhomme
C omplète sa certitude par un élan du coeur,
A vec une pensée de plus pour le dépanneur.
I l se souvient de l’odeur chaude du ristrette,
S urtout du parfum de cette femme au regard si peu chafouin.
E spérant la revoir au petit commerce,
V olontiers, il lui parlera
O u mieux, lui déclarera sa flamme.
U ne histoire d’amour s’annonce
S ur fond de lumerottes tamisées.
S ouvent, il pense à elle et à son père,
A ce champagné influent qui viendra à sa rencontre.
L orsqu’il verra la fille sur les marches,
U n grand trouble s’emparera de lui
E t brûlera son âme de morsures infinies.
Patrick Bédier, 2016 ©

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